Aurore Corominas, professeur de Chansigne à la Maitrise Populaire de l’Opéra Comique de Paris pour la Compagnie Maya

– Pouvez-vous vous présenter ? Nous définir votre métier ? Votre parcours artistique ?


J’ai 3 métiers : je suis comédienne, interprète-traductrice Français / Langue des Signes Française (LSF), et professeur de yoga.
Toute petite déjà, ma matière préférée était la poésie. Quand j’ai eu 15 ans, une camarade m’a parlé du Conservatoire de théâtre à Perpignan où j’habitais et j’y suis restée jusqu’à mon bac.

Je suis « montée à Paris » pour continuer mes études littéraire et théâtrale. En parallèle de la Sorbonne, j’ai intégré le cours Perimony, le conservatoire du 20e, celui du 11e et du Centre, et enfin, l‘ESAD (Ecole Supérieure d’Art Dramatique de la ville de Paris). J’ai ensuite fait partie d’une troupe comique de mime burlesque « Airnadette ». On faisait du play-back dans des brosses à cheveux, on faisait semblant de jouer des instruments, du air guitar, de la air musique. Cela jouait sur le montage sonore, la synchronisation parfaite entre le son,des tubes musicaux, et notre interprétation

 

– Comment et pourquoi êtes-vous devenue interprète en LSF (Langue des Signes Française) ?


Petite, j’aimais bien regarder les interprètes à la télévision. Puis un de mes professeurs au conservatoire du 20e nous a informés qu’il y avait des cours de LSF à la mairie du 3e. J’ai tout de suite accroché et j’ai continué dans des centres d’animation de la ville de Paris. Au début, je n’avais pas d’objectif professionnel, je trouvais juste cette langue magnifique, très expressive, complémentaire du métier de comédienne. Puis grâce aux financements de l’AFDAS, j’ai suivi plusieurs stages intensifs de LSF dans des centres de formations spécialisés à IVT et Visuel LSF.

J’ai rencontré Annie Mako, metteuse en scène, au cours d’une audition pour un spectacle bilingue de poésie et j’ai été embauchée pour jouer dans « Yunus, les eaux de mon âme », puis dans « Désirs bucoliques ». Plus tard, lorsqu’Airnadette s’est arrêté pour moi, j’ai souhaité faire une reconversion professionnelle. J’ai débuté un master à l’université Paris 8 pour devenir interprète. Je me suis remise intensément à la Langue des signes. Une fois mon diplôme obtenu, j’ai commencé à exercer et j’ai trouvé ce métier d’interprète très éprouvant. J’adore traduire de la littérature, de la poésie, mais interpréter des réunions institutionnelles, des consultations médicales, des gardes à vue…beaucoup moins… Après quelques remplacements en CDD dans des services d’interprètes, je suis retournée au métier de comédienne que j’aime plus que tout. En ce moment, je joue dans la compagnie Les Compagnons de Pierre Menard : je joue dans « Goupil » et « Les malheurs d’Ysengrin », des pièces bilingues. Et j’anime des ateliers de sensibilisation autour de ces spectacles pour des scolaires ou tout public.

Je préfère ne pas exercer le métier d’interprète au quotidien. En tant que traductrice, je fais partie d’un collectif qu’on appelle « Le Labo » organisé par Brigitte Baumier, poète, créatrice de l’association Arts Résonnance et Marion Blondel, linguiste au CNRS , autour de la création et traduction poétique Français-Langue des signes Française. Nous préparons en ce moment un numéro spécial sur ce thème pour la revue poétique GPS.

Je joue également « Les poèmes du silence » avec un poète et comédien Sourd, Levent Beskardes ; Levent présente les poèmes qu’il a créé en LSF et je lis les traductions qui ont été réalisées par le service d’interprètes Des’l à Montpellier en partenariat avec l’association Art Résonances.

 

– Qu’enseignez-vous à la Compagnie Maya ?


Je dirige des ateliers de chansigne à la Maitrise Populaire de l’Opéra Comique de Paris.

Pour le moment, mon travail consiste à faire réviser aux élèves des chansignes qu’ils connaissent déjà qui ont été traduits par leur première professeur de chansigne Jennifer Tederri. Ce n’est pas évident car la syntaxe de la LSF est très différente de celle du Français. J’essaie aussi de les sensibiliser à la culture Sourde.

Au mois de février, ils ont eu un grand concert de chansigne devant des scolaires, des centres de loisirs sur la scène de l’Opéra Comique. Ils sont aussi très souvent sollicités sur des manifestations culturelles, politiques, gouvernementales… Par exemple, ils ont chanté « l’Hymne à la joie » lors d’une cérémonie en hommage aux victimes du terrorisme au Trocadéro face au Président de la République.

En LSF, s’il y a une maladresse d’emplacement, ou de configuration (forme de la main), un signe peut vouloir dire tout autre chose. Je les corrige beaucoup pour qu’ils ne fassent pas d’impairs et c’est parfois très drôle !

 

– Comment se sont passés vos premiers ateliers ?


J’ai toutes les classes de la 6 ème au post-bac. Ce sont des apprentis chanteurs entendants. Avec les petits, je ne savais pas trop comment m’y prendre au début, j’étais trop cool, mais ils sont nombreux et nous avons beaucoup de travail. Je ne peux pas faire de travail individuel et leur laisser la parole trop longtemps. Je suis limitée par le temps, chaque cours dure une heure. Et en plus des chansignes je veux aussi leur parler de la culture des Sourds, de leur façon de vivre, de leur vie quotidienne pour cultiver leur ouverture d’esprit à la différence.

Il s’agit de trouver un bon équilibre entre l’apprentissage du vocabulaire des chansignes, de la répétition rythmique, et de la culture sourde. J’ai un grand travail de préparation car ils travaillent et répètent beaucoup de chansignes différents, le répertoire est large.

 

 – Quelles sont les qualités à avoir pour travailler avec les enfants/adolescents ?


Il faut beaucoup de patience, surtout avec les plus petits et je sens que j’ai encore du mal à faire respecter la discipline. Pour compléter le financement de mes études, j’ai souvent été animatrice de goûter d’anniversaire, mais je n’étais pas en situation pédagogique, c’est très différent.

Aujourd’hui je dois instruire et éduquer, j’ai un rôle de professeur. Je travaille pour une institution prestigieuse, avec des échéances à respecter. Il s’agit de tenir un cadre. C’est par exemple la première fois que je remplis des bulletins
d’appréciations ! A partir de la 4e, cela se passe plus facilement, ils ont plus conscience du groupe ; c’est plus facile pour moi quand ils sont plus matures.

De nos jours en France la langue des signes est à la mode, intrigue, passionne, fait rêver et attise les curiosités. Les élèves sont très enthousiastes et ont envie d’apprendre, c’est agréable.

 

 A quoi faut-il faire attention ?


Au niveau du Chansigne, ce qui peut poser problème, c’est la mouvance de « gauche communautarisme » qui pense que l’on doit absolument être issu de la communauté sourde pour pouvoir en utiliser les codes, la culture et la langue. Cette idée d’appropriation culturelle est très présente dans notre société. Les Sourds pourraient dire qu’on leur vole leur langue, que nous
faisons ça de manière folklorique sans y connaître grand chose ; c’est délicat d’appartenir à la communauté sourde.

J’appartiens, pour ma part, à la « gauche universaliste », celle du partage. Le fait est qu’au concert de chansigne, les Sourds étaient très peu nombreux, ce qui déçoit les élèves qui souhaitent le partager avec eux.

Et c’est ce qui me fait réfléchir : enseigner le chansigne aux enfants entendants c’est agréable, mais je sais que les enfants sourds n’ont pas souvent la chance de pratiquer cette discipline artistique, et cela m’attriste.

L’Opéra Comique est très précurseur d’avoir décidé d’enseigner le chansigne très récemment reconnue comme une discipline artistique.

 

Quels sont les bienfaits du théâtre pour les enfants ? Qu’est-ce que le théâtre apporte ?


Les élèves de la maîtrise populaire de l’opéra comique ont des cours de chant, d’éducation musicale, de culture musicale, de piano, de chant solo, de chant chorale, de danse, de chansigne, de claquettes, de théâtre… Le problème est de tout caser en plus du programme scolaire classique, sans les épuiser… ce sont des classes aménagées ; mais le positif, c’est bien sûr que j’ai des élèves épanouis.

Ils sont très souriants et enthousiastes, réjouis, conscients de la chance qu’ils ont d’avoir été sélectionnés pour ce programme.

 

– Comment se passe la préparation du spectacle ?


Pour le concert « Chansons à partager » nous avons eu une répétition sur place, à l’opéra comique. Sarah Koné, la directrice artistique, a dirigé les élèves musicalement, et pour la mise en espace. Je suis intervenue quand il y a quelque chose à préciser au niveau du chansigne. On peaufine, on affine les expressions du visage. Je réoriente les mains et les directions dans un même sens, pour que cela soit le plus harmonieux possible.

Je me mets parfois dos à eux pour qu’on travaille l’aspect chorégraphique. Je leur donne des moyens mnémotechniques.Et je leur explique la logique des langues des signes, pourquoi est-ce que c’est traduit comme ça. J’essaie de leur donner l’image d’où vient le signe, j’explique l’étymologie.

 

Que pensez-vous des spectacles bilingues à Paris ? Où les trouver ? Y en a-t-il assez ?


En général, IVT (International Visual Theatre) – co-dirigé par Emmanuelle Laborit et Jennifer LESAGE DAVID – est le lieu où il y a le plus de pièces bilingues. L’association Sortir avec les mains, dispose d’un agenda en ligne. Il y a aussi un gros travail des bibliothécaires de la ville de Paris dans les pôles sourds qui font des lectures, lisent et signent pour les enfants.

Sur Paris, il y a quand même une belle offre.

 

– Qu’aimez-vous le plus dans votre métier ?


Transmettre une façon de communiquer face à face, les yeux dans les yeux, d’apprendre à se regarder dans les yeux. Ce que je préfère dans cette langue, ce sont les expressions du visage et la logique visuelle proche du cinématographique.


– Quelles sont vos dernières actualités ?


J’ai été contactée par Accès culture pour traduire une pièce pour enfant qui s’appelle « Babil ». J’espère continuer à travailler avec cette équipe, qu’il y aura d’autres occasions de traduire des pièces. Et je vais être l’assistante à la mise en scène d’ Annie Mako sur « Voyage d’un loup », une pièce pour adolescents.

 

-Pouvez-vous nous raconter un bon souvenir ?


Au quotidien, les élèves sont séparés par classes, mais le jour du concert, tous réunis, ils ont tout donné aussi bien en chansigne que vocalement, c’était magnifique et émouvant ! Tous les âges ensemble, avec une attitude si professionnelle, le résultat était très beau. La prochaine étape sera de constituer un nouveau répertoire, j’ai hâte de leur enseigner mes propres traductions !